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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 17:40

La pétition des Universitaires pour la Paix:

Etat des lieux au 17 janvier 2016 [1]

Sinem Arslan

University of Essex

sarslaa@essex.ac.uk

Depuis les élections de juin 2015 et l’échec du processus de paix en Turquie, le gouvernement, au nom de la lutte contre le terrorisme et de la lutte contre les tranchées creusées par le YDG-H (l’organisation de jeunesse du PKK) a proclamé 58 couvre-feux dans des zones kurdes du Sud-Est anatolien. Ces couvre-feux, appliqués de jour comme de nuit pour des durées variables (parfois des semaines) et les actions des forces spéciales du gouvernement ont mis en danger la vie des populations civiles. Selon la Fondation des Droits de l’Homme de Turquie, “des droits de l’Homme fondamentaux, tels que le droit à la vie et le droit à la santé sont violés et 162 civils (29 femmes, 32 enfants et 24 personnes âgées de plus de 60 ans) ont perdu la vie”.

Sous le couvre-feu, des milliers de personnes ont dû fuir leur domicile, tandis que celles qui n’en avaient pas les moyens sont restés confinées chez elles, avec des ressources alimentaires limitées, alors que leurs demeures étaient la cible de tirs. Pendant les affrontements, de nombreux civils ont été abattus, sans qu’il soit possible d’enterrer ces morts. A Sur, un quartier de Diyarbakir, le couvre-feu continue depuis plus d’un mois et les corps des civils abattus alors qu’ils tentaient de sortir sont toujours dans les rues, puisque leurs proches sont dans l’incapacité de les récupérer. Selon le rapport publié par Amnesty international, les habitants des zones sous couvre-feu ne peuvent quitter leur quartier pour avoir accès à des soins médicaux. Dans certains cas, les forces de sécurité ont également interdit l’accès aux ambulances. Des images et vidéos d’infractions commises par les forces gouvernementales ont circulé, telle la vidéo d’une voiture de police blindée traînant le cadavre d’un militant kurde attaché par le cou dans les rues, ou les graffiti racistes sur les murs des habitations. Le gouvernment a condamné certains de ces abus mais les responsables n’ont pas encore été poursuivis judiciairement.

Ce sont ces infractions aux droits de l’homme que nous, universitaires et intellectuels de Turquie, avons voulu dénoncer en publiant une déclaration intitulée “Nous ne serons pas complices de ce crime”. Cette déclaration non partisane demandait au gouvernement de mettre fin aux couvre-feux qui violent le droit à la vie, la liberté et la sécurité des citoyens, de condamner les responsables d’infractions aux droits de l’Homme et de reprendre le processus de paix. Nous avons aussi déclaré que ce qui se passait dans le Sud Est était clairement contraire à la constitution de Turquie et aux traités internationaux que la Turquie a signés et s’est engagée à respecter. Le principal objectif de cette déclaration était la paix, rien de plus.

Cette déclaration a reçu le soutien de 1128 enseignants-chercheurs de Turquie, beaucoup réputés dans leur domaine. Elle a aussi été soutenue par 356 intellectuels internationaux, tels Noam Chomsky, Judith Butler, Etienne Balibar, David Harvey, Immanuel Wallerstein and Slavoj Zizek.

Dès que la pétition a été rendue publique, le président Erdoğan, plutôt que de se concentrer sur l’attaque de Sultanahmet, a attaqué les universitaires signataires en présentant notre appel à la paix comme un “soutien au terrorisme”, nous traitant de “traîtres, ignorants, colonialistes et pseudo-intellectuels”. Il a aussi accusé les signataires d’ignorer ce qui se passait dans la région et a invité Noam Chomsky à se rendre en Turquie. Son attitude accusatrice et méprisante a aussitôt été suivie par une intervention du YÖK (le Conseil de l’Enseignement supérieur), affirmant que des mesures adéquates allaient être prises contre les universitaires soutenant le terrorisme. En outre, le parrain mafieux Sedat Peker, connu pour son implication dans le crime organisé et ses prises de position ultra-nationalistes, a également menacé les universitaires en affirmant que leur sang allait couler. Pour ceux qui avaient eu l’occasion de voir ses photos côte-à-côte avec le président dans les médias il y a quelques mois, ces menaces n’ont pas été une surprise. Le discours du premier ministre Davutoğlu, qui a dénoncé la pétition comme un acte partisan, a également considéré que cette déclaration pour la paix “prenait le parti du terrorisme”.

Les universitaires signataires de la pétition ont continué à être pris pour cible pendant les jours suivants. La pétition a été le sujet principal des discours publics du président Erdoğans dans les jours suivants. Il nous a non seulement accusés d’être les collaborateurs du PKK en établissant un lien entre la pétition et les attaques du PKK, mais a aussi appelé les différentes institutions à passer à l’action. Le 16 janvier, Bekir Bozdağ, le ministre de la Justice a aussi déclaré que la pétition avait été rédigée par le PKK. Leurs arguments reposent sur le fait que la pétition n’interpelle que le gouvernement, et pas le groupe armé.

En tant que signataire de la pétition et chercheuse en science politique, je suis convaincue que c’est du gouvernement qu’il faut exiger le respect de la loi, pas d’un groupe armé. C’est le droit qui légitime les gouvernements et il est du devoir des citoyens de Turquie d’interpeller le gouvernement lorsqu’il y a une atteinte claire à la constitution. Proclamer le couvre-feu dans une région sans prendre des mesures adéquates pour protéger les populations est une atteinte à la Constitution. La lutte contre le PKK n’exempte pas le gouvernement de garantir le droit à la vie des citoyens, que ce droit soit menacé par les institutions étatiques ou un groupe rebelle. Les attaques du PKK montrent aussi la vulnérabilité du gouvernement et l’échec de la politique gouvernementale sur le sujet. En tant que citoyens de Turquie, nous payons des impôts à l’Etat et sommes représentés par le gouvernement, et non par le groupe rebelle. C’est pourquoi cette déclaration s’adresse uniquement au gouvernement.

Quant au retour au processus de paix, il s’agit là encore d’une décision dont le gouvernement doit avoir l’initiative, comme on peut le constater dans de nombreux cas de guerre civile dans le monde. Les guerres civiles sont assymétriques par natures et il est rare qu’un groupe rebelle puisse gagner la guerre: les rebelles combattent en général jusqu’à ce que les gouvernements reconnaissent leur légitimité comme partenaires de négociation, ce qui arrive tôt ou tard car il n’y a pas de solution militaire aux guerres civiles. Même si les groupes armés sont vaincus, si les problèmes sous-jacents ne sont pars résolus, ces groupes survivent dans la clandestinité avant de réémerger, et la violence est sans fin. Les études comparées sur les processus de paix sont nombreuses à illustrer ce point. C’est pourquoi nous avons souhaité que le gouvernement prenne l’initiative et lance le processus de paix immédiatement, plutôt que plus tard, quand le nombre des pertes sera plus élevé. C’est la raison pour laquelle cette pétition ne s’adresse qu’au gouvernement.

Le discours du président a attiré l’attention des médias, mais ses conséquences sur la vie quotidienne des universitaires concernés restent insuffisamment traitées par les médias internationaux. Dans les universités, où devrait régner la liberté d’expression, une chasse aux sorcières a commencé. Dans un premier temps, les universités de Bahçeşehir, Hacettepe, Hakkari, Düzce, Tunceli, Abdullah Gül et Pamukkale ont publié des déclarations qualifiant d’imaginaires nos dénonciations d’infractions aux droits de l’Homme, pourtant documentées par Human Rights Watch, et accusant notre pétition de soutenir le terrorisme.

En outre, de nombreuses universités ont ouvert des enquêtes à l’encontre des universitaires signataires. Plusieurs collègues se sont vus signifier leur licenciement dans des universités privées. Des universitaires, tels Hülya Doğan à l’Université de Bartın, Ali Çeliksöz à l’université Cumhuriyet de Sivas et Latife Akyüz à l’Université de Düzce sous le coup d’enquêtes disciplinaires et certains ont déjà été contraints de démissionner. Des mesures similaires sont en cours à l’Université Ondokuz Mayıs, l’Université Akdeniz, l’Université Izzet Baysal d’Abant et l’Université Hacettepe. Le nombre d’universités qui ouvre des enquêtes ou renvoient les signataires augmente de jour en jour.

Parallèlement, la machine judiciaire s’est mise en marche. Certains de nos collègues ont été “invités” à se rendre à la Direction générale de la Police pour être interrogés. Le 15 janvier, le procureur général d’Istanbul a ouvert une enquête à l’encontre de l’ensemble des universitaires signataires, se référant à l’article 301 du code pénal turc et à l’article 7 de la loi anti-terroriste. Ces articles mentionnent la “propagande en faveur d’une organisation terroriste”, ‘l’incitation à la violence” et l’“insulte à la République de Turquie”. Si nous sommes jugés coupables, nous risquons de un à cinq ans de prison.

Le 15 janvier, plusieurs de nos collègues ont été mis en garde à vue après avoir été interpellés le matin à leur domicile et dans leurs bureaux. Beaucoup étaient de l’université de Kocaeli, mais il y a également des cas à l’université Yüzüncü Yıl de Van, Izzet Baysal d’Abant et l’université Uludağ. Ils ont été relâchés après plusieurs heures de garde à vue.

Les directions des universités et procureurs ne sont pas les seuls à vouloir punir les signataires. Les médias, chaînes de télévision et journaux qui représentent les intérêts du gouvernement et en assurent la propagande ont publié nos noms en nous désignant comme cibles. Le 12 janvier, nous faisions les titres du journal Yeni Şafak, traités de “collaborateurs du PKK”. Le jour suivant, nous avons été qualifiés d’ “ennemis de l’Etat” pour avoir reconnu le génocide arménien (sic.) et soutenu les événements de Gezi. Certains journaux nous ont même pointés du doigt pour l’attentat de Sultan Ahmet commis par Daesh le 12 janvier.

Des photos de nos collègues ont été diffusées par les étudiants nationalistes, les accusant d’être des partisans du PKK. Des croix ont été tracées sur leurs portes et des textes insultants collées sur ces même portes. Les menaces de mort par les nationalistes continuent sur facebook et twitter et de nombreux comptes facebook publient nos images en nous qualifiant de soutiens du PKK. Noutre site internet a été piraté par un groupe ultra-nationaliste. La dernière attaque du PKK, le 13 janvier, a empiré la situation. Aucun de nous n’a soutenu le recours à la violence mais, parce que nous avons été accusés par le président de la République, le hashtag #1128killers , qui nous accuse de cautionner ces attaques, a connu un grand succès. Nous recevons en permanence des emails d’insultes d’inconnus qui nous demandent de nous excuser, comme si nous avions commis un crime. Certains collègues ont aussi été menacés de mort la nuit.

Pour dénoncer cet acharnement contre les signataires de la pétition, nous, les Universitaires pour la paix, avons publié un second texte, affirmant que nous maintenions notre déclaration, que nous soutiendrons les collègues poursuivis et continuerons de dénoncer les infractions aux droits de l’homme qui se poursuivent dans la région. Cette déclaration était aussi un appel immédiat au gouvernement à reprendre le processus de paix, et aux citoyens de Turquie à rejeter la guerre.

En raison des campagnes d’intimidation, nous avons peur. Les collègues en Turquie font face aux menaces des ultra-nationalistes, à leurs universités et aux procureurs. Quant à ceux d’entre nous qui travaillent à l’étranger, comme moi, nous craignons d’être sous le coup d’une interdiction de sortie du territoire si nous retournons en Turquie, tel le chercheur turc Haydar Darici , qui travaille à l’Université de Michigan.

Certains collègues ont préféré retirer leur signature, tout en exprimant leur solidarité. Dans le même temps, nous avons reçu de nouveaux soutiens et la pétition a atteint plus de 2000 signatures. Outre les universitaires, le journalistes, écrivains, le syndicat des enseignants, les avocats et les étudiants et d’autres groupes ont apporté leur soutien à notre déclaration et à notre liberté d’expression. Parmi nos soutiens internationaux, Noam Chomsky a affirmé dans un email addressé au journal the Guardian : « Si je décide d’aller en Turquie, ce ne sera pas à sa demande [celle du président Erdoğan] mais, comme je l’ai fait auparavant, pour répondre à l’invitation de nombreux dissidents courageux, dont les Kurdes qui sont exposés à des attaques depuis tant d’années ». Judith Butler a aussi exprimé son inquiétude en déclarant que « la censure couplée au pouvoir militaire est un grand danger pour la démocratie. »

L’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, John Bass, a exprimé son inquiétude sur twitter sur le traitement réservé aux universitaires et rappelé l’importance de la liberté d’expression. Sa déclaration a été critiquée par le maire d’Ankara Melih Gökcek, qui a suggéré à l’ambassadeur de rentrer dans son pays. Le 16 janvier, John Kirby, le porte-parole du département d’Etat des Etats-Unis, a déclaré que “Les institutions officielles, la police et les autorités judiciaires sont utilisées pour décourager un discours politique légitime”. Les partis d’opposition en Turquie, le CHP et le HDP ont aussi publié des déclarations demandant la fin de ces enquêtes contraires au droit.

Alors que les infractions aux droits de l’Homme ont déjà été documentées par de nombreuses organisations humanitaires, en faire état publiquement, appeler le gouvernement à sanctionner ceux qui ont commis ces infractions et demander la reprise du processus de paix met désormais nos emplois et nos vies en danger. Comme l’a affirmé Emma Sinclair-Webb de Human Rights Watch, “Il y a des inquiétudes concernant la sécurité physique de certains universitaires dans des universités de province, après qu’ils ont été désignés comme cibles de cette manière.” En tant qu’universitaires pour la paix, nous faisons maintenant face aux menaces de mort, à la procédure légale et aux enquêtes disciplinaires à l’encontre de nos collègues. Nous ne demandons que la paix pour notre pays. Déclarer “Ne tuez pas” ne devrait pas être considéré comme un crime, mais comme une contribution à la paix.

[1] Ce texte n’engage que son auteur et n’a pas vocation à représenter les Universitaires pour la Paix dans leur ensemble. La traduction française à partir de l’original en anglais a été effectuée par Noémi Lévy-Aksu.

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