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Groupe international de travail GIT

« Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie »

 

Un an de mobilisation internationale

 

Les activités de la branche française

 

21 novembre 2011-21 novembre 2012

 

II. Document de travail

 

 

 

 

Une mobilisation internationale

 

pour les intellectuels démocrates de Turquie

 

 

Le mardi 4 octobre 2011, une rafle de la police antiterroriste conduit à l’arrestation de 150 personnes dans le cadre du procès « KCK ». Elles ont lieu dans le Sud-est, à Diyarbakir et à Gaziantep. Mais c’est à Istanbul qu’elle est la plus importante, avec 90 arrestations dont 83 membres ou dirigeants du BDP, des journalistes, et aussi Deniz Zarakolu, fils de Ragıp Zarakolu, doctorant en sciences politiques et éditeur pour Belge Yayinlari, l’écrivain Aziz Tunç, l'éditeur du journal Özgür Gündem Kazim Seker. L’amie de Deniz Zarakolu, la jeune étudiante en sciences politiques Büşra Beste Onde, est aussi placée en garde à vue à Istanbul, de même qu’à Antep un correspondant de l'agence de presse DIHA, Aydin Yildiz, et l'ancien rédacteur en chef du journal Azadiya Welat, Tayyip Temel (à Diyarbekir). Le [10] octobre, c’est au tour de la traductrice renommée Ayşe Bektay d’être arrêtée . Le 12 octobre, alors qu’il participe à la Foire internationale du livre de Francfort, Ragıp Zarakolu lance un appel solennel en faveur de son fils et de Suzan Zengin, traductrice de Belge longuement détenue en prison . Il dénonce l’acharnement policier qui frappe Belge, une nouvelle fois dans la longue histoire de ces éditions, honneur de la Turquie incarnée dans la tradition de la liberté de pensée.

 

La déclaration alarmée de Ragıp Zarakolu a été le signe, pour les spécialistes de la Turquie dont l’auteur de ce livre, qu’une situation d’urgence pesait à nouveau sur la Turquie démocratique, après dix ans de relative atténuation de la violence d’Etat et de l’ultra-nationalisme qui avait permis l’expression des pluralités culturelles et politiques. Un devoir d’assistance s’imposait envers ceux qui avaient tenté, durant cette décennie, de faire vivre la démocratie en Turquie. C’est ainsi que nous avons compris l’appel de Ragıp Zarakolu. La solidarité des chercheurs, des éditeurs, des étudiants, devait s’exprimer. La répression en Turquie ne frappait pas seulement les intellectuels démocrates de ce pays mais l’idée même de démocratie par les arts, la littérature, la recherche. Il s’agissait dès lors d’inventer les formes de cette mobilisation devenue nécessité le 12 octobre 2011. 

 

« Notre éditeur Deniz Zarakolu, ingénieur, actuellement doctorant à l'université Bilgi d'Istanbul, a été arrêté pour avoir donné une conférence sur La Politique d'Aristote dans le cadre de l'Académie du parti kurde BDP, parti légal qui siège au Parlement. Deniz Zarakolu est l'auteur d'un livre sur Thomas Hobbes, dont il a traduit Le Citoyen ou les Fondements de la politique. Ironie du sort, il avait également traduit, voici onze ans, un livre sur les problèmes du système juridique turc (The Independence of Judges and Lawyers in the Republic of Turkey: Report of a Mission, 1999, Centre for the Independence of Judges and Lawyers, Genève). Il a également traduit des ouvrages scientifiques pour l'université Bilgi, et il est traducteur au service des délégations de militants des droits de l'homme venant d'Europe. Par ailleurs, l'un de nos auteurs, Aziz Tunç, arrêté également, est l'auteur d'un ouvrage sur le massacre de Maraş en 1978, Maraş Kıyımı - Tarihsel Arka Planı ve Anatomisi (« Maraş. Contexte historique et anatomie d'un massacre »). Il écrivait un autre livre sur l'histoire de Maras et la multiculturalité. Sous prétexte de la loi anti-terreur, ils vont devoir attendre au moins une année jusqu'au début de la procédure judiciaire, uniquement pour le fait d'appartenir à un parti légal et d'avoir donné une conférence à l'Académie des sciences politiques du BDP. Pourtant ce type d'académie existe également dans le cadre du CHP et de l'AKP, comme c'est une tradition également dans les partis sociaux-démocrates en Allemagne, en Suède et en Norvège. Parmi les personnes arrêtées figurent également Ayşe Berktay et A. Dursun Yıldız. Notre traductrice Suzan Zengin, qui a vécu en Allemagne, a passé deux années en prison, où elle a eu des problèmes de santé, et a été libérée voici deux mois. Il y a dix jours, elle a subi une opération cardiaque et est restée dans le coma depuis. C'est un énorme gâchis ! Nous craignons pour la santé de mon fils Deniz Zarakolu, qui a des problèmes d’asthme, et pour celle d'Aziz Tunç en raison du régime d'isolation en prison. Récemment Suzan Zengin avait traduit les actes d'un colloque sur « Exil, massacre et anéantissement des chrétiens d'Anatolie » (éd. Tessa Hofmann) ; elle avait également traduit pour nous une « Anthologie de la littérature chypriote grecque », une « Anthologie de nouvelles grecques sur Thessalonique » et une « Anthologie de chants et récits populaires assyriens ». C'est en 1991 que suis venu à la Foire de Francfort pour la première fois. A l'époque, c'est notre auteur Ismail Besikçi qui était en prison, à cause de ses travaux de recherche sur les Kurdes. Qu'est-ce qui a changé depuis ? Tous ont connu la prison à cause de leur engagement pour la paix, pour la liberté, pour l'égalité. Tous croient en la coexistence pacifique des différents peuples et cultures. Notre combat pour la vérité et l'humanité continue ! »

 

Pour Ragıp Zarakolu, un même engagement, commencé des années plus tôt avec sa femme Ayşe Nur, reprend. Ils ont été tous les deux, depuis un demi-siècle, aux premiers plans des efforts de la société pour démocratiser la Turquie et en faire un pays de liberté politique, culturelle et intellectuelle. Ils ont connu l’expérience destructrice de la prison pour prix de leur combat en faveur de la « diffusion d’une attitude de respect envers la diversité des pensées et des cultures de Turquie ». La promotion de cette attitude passe par un travail de connaissance et de vérité sur l’histoire de la Turquie. Celui-ci exige la liberté intellectuelle et politique autant qu’une émancipation sociale. Fidèles en cela aux hautes traditions intellectuelles du pays, ils ont donné au livre savant et à l’édition indépendante leurs lettres de noblesse. La contribution de Ragıp Zarakolu au progrès intellectuel et politique de la Turquie est inestimable. Par son engagement pour la démocratie et la culture dans son pays, il a démontré qu’un tel combat servait les intérêts de toute l’humanité dans son effort de reconnaissance des valeurs communes de liberté, de vérité et de dignité. Toute la vie de Ragıp Zarakolu témoigne de ces convictions démocratiques et d’une action déterminée pour les défendre.

Ragıp Zarakolu est né en 1948 à Büyükada, près d’Istanbul, alors que son père Remzi était sous-préfet de l’île. Ragıp a grandi parmi les membres des communautés grecque et arménienne de Turquie - particulièrement nombreuses sur les îles des Princes. En 1968, il a commencé à écrire pour les revues Ant (« Le Serment ») et Yeni Ufuklar (« Nouveaux Horizons »). En 1971, Ragıp Zarakolu est poursuivi pour « relations clandestines avec Amnesty International » et passe cinq mois en prison. En 1972, il est à nouveau condamné à deux ans de prison, qu’il a accomplis au centre de détention de Selimiye (Istanbul) pour un article dans Ant sur Ho Chi Minh et la guerre du Vietnam ; il est libéré en 1974 à la faveur d’une amnistie générale. Il s’engage plus à fond dans la défense de la liberté de pensée, seul moyen d’assurer l’expression de la diversité des pensées et des cultures de Turquie. Avec sa femme, il crée en 1977 les éditions Belge (« Documents »), puis cofonde le quotidien Demokrat dont il prend la direction de la section « étranger ». Jusqu’au coup d’Etat de 1980, les éditions Belge publiaient surtout des livres universitaires et théoriques. Puis, Belge commença à publier une série d’ouvrages écrits par des prisonniers politiques : recueils de poèmes, nouvelles, romans. La liste des publications de Belge s’élargit encore à des traductions de la littérature grecque, à des ouvrages sur la question arménienne et les Juifs en Turquie. De nombreuses publications concernent également la question kurde en Turquie. Parmi les livres relatifs au génocide arménien, figurent les traductions des études classiques d’Yves Ternon et de Vahakn Dadrian interdites en Turquie, l’ouvrage de George Jerjian, La Vérité nous délivrera : Arméniens et Turcs réconciliés, et celui de Dora Sakayan, Un Médecin arménien en Turquie, Garabed Haztcherian qui a valu de nouvelles accusations en 2005. En novembre 2007 Zarakolu publie le livre de David Gaunt, Massacres, Resistance, Protectors sur le génocide des Assyriens.

Cette activité éditoriale à l’importance politique, intellectuelle et morale considérable a fait de Belge une cible permanente du pouvoir d’Etat comme des réseaux mafieux. Les éditions ont été la cible de la censure turque depuis leur création par Zarakolu et sa femme. Les charges ont valu au couple des peines d’emprisonnement, la confiscation et la destruction des stocks de livres, et de lourdes amendes. Ragıp Zarakolu a été brièvement emprisonné en 1982, en raison de sa position dans Demokrat, puis expulsé du pays jusqu’en 1991. En 1995, le siège des éditions Belge a subi un attentat à la bombe, perpétré par un groupe d’extrême droite. Depuis le décès prématuré de sa femme en 2002, suite à des emprisonnements successifs, les poursuites judiciaires ont continué contre Ragıp Zarakolu. Refusant cette destruction méthodique des droits civiques et de la liberté d’expression en Turquie, Ragıp Zarakolu s’implique dans leur défense. En 1986, il compte parmi les 98 fondateurs de la l'Association des droits de l'Homme de Turquie (IHD). En 2007, il accède à la présidence du Comité pour la liberté de publication de l'Union des éditeurs de la Turquie (TYB). Il est également le représentant en Turquie du Comité pour la liberté de publication de l'Union internationale des éditeurs (IPA), et le président du comité pour les écrivains emprisonnés du PEN-Club International en Turquie.

Si Ragıp Zarakolu est la cible d’une persécution permanente dans son pays, il est en revanche honoré au niveau international par des prix et des hommages prestigieux. Le 21 avril 2005, il reçoit à l’Hôtel de Ville de Paris, des mains du maire Bertrand Delanoë, la Médaille du Courage pour ses publications sur le génocide arménien. La même année, il est titulaire du prix de « la liberté d'expression » conjointement attribué par l'Union des écrivains norvégiens et le Ministère norvégien de la Culture. En 2008, il est le lauréat du Prix IPA pour la Liberté de Publier. Il a également reçu le prix « la liberté de pensée et d'expression » décerné par l'Union des éditeurs de Turquie, le prix « la liberté de la presse » donné par l'Association des journalistes de Turquie et récemment il a reçu de la bibliothèque nationale arménienne la médaille d'honneur « Hagop Megapart » pour sa contribution à la reconnaissance de l'histoire, la culture et la littérature arménienne en Turquie. En 2010, il figure parmi les cinquante écrivains retenus par l’International PEN pour le cinquantième anniversaire de sa campagne d’action en faveur de la liberté d’expression depuis 1960 (« Because Writers Speak Their Minds »).

Les événements de début octobre 2011, avec l’arrestation de son fils, avec le décès de Suzan Zengin (du aux conséquences de sa longue détention), sont néanmoins parmi les plus graves que l’éditeur a du affronter dans sa longue existence d’intellectuel démocrate et de combattant des droits civiques. Quittant aussitôt Francfort pour Istanbul, Ragıp Zarakolu s’emploie activement à défendre les inculpés quand survient sa propre arrestation le 28 octobre. Une autre figure du monde intellectuel et scientifique turc est arrêtée au cours de cette rafle, Büşra Ersanlı, professeure renommée de sciences politiques et de droit constitutionnel de l’Université Marmara, spécialiste de la fabrique de l’histoire officielle en Turquie. Circonstance ironique, elle a été arrêtée la veille de la table ronde internationale qu’elle devait présider à l’Université Bilgi d’Istanbul sur « Les questions controversées de l’histoire de la République turque ». 48 autres interpellations sont effectuées par la police antiterroriste qui investit les bureaux istanbuliotes du BDP. Après une longue garde à vue et une audience de 28 heures, le tribunal de Beşiktaş l’inculpe le 1er novembre, ainsi que Zarakolu, d’« appartenance à un groupe terroriste armé », en vertu de la loi anti-terreur. Il ordonne leur mise en détention préventive. Comme son fils détenu dans une prison de haute sécurité (à Edirne), Ragıp Zarakolu est soumis au régime des inculpés pour terrorisme dans la prison de Kocaeli, un établissement pénitentiaire réputé pour ses conditions implacables de détention. Büşra Ersanlı quant à elle, ainsi que la jeune étudiante Büşra Beste arrêtée en même temps que Deniz Zarakolu, sont emprisonnées à la prison de Bakirköy à Istanbul.

 

Les documents saisis au domicile des inculpés ainsi que la teneur des interrogatoires fleuves démontrent la vacuité des chefs d’inculpation pour « terrorisme ». De sa prison de haute sécurité de Metris, Ragıp Rarakolu dénonce ces méthodes d’arbitraire par une lettre que son avocat transmet à la presse. « Mon arrestation et l'accusation d'appartenance à une organisation illégale font parties d'une campagne visant à intimider tous les intellectuels et démocrates de Turquie et plus particulièrement à priver les Kurdes de tout soutien », écrit-il. Zarakolu fait savoir également qu’au cours du raid à son domicile, la police n'a confisqué que quelques livres comme « preuves du crime » et n'a rien trouvé au sujet de sa soi-disant relation avec l'organisation en question. Les livres qui ont été saisis comme preuves du crime sont le 2e volume de Vatansiz Gazeteci de Dogan Özgüden, rédacteur en chef d'Info-Türk, Habiba d'Ender Ondes, le processus de paix de Yüksel Genç, les manuscrits de quelques livres sur le génocide des Arméniens et sur l'histoire arménienne. Il ajoute que toutes ses cartes bancaires et de crédit ont été confisquées par la police. Rappelant qu'il est invité à de nombreuses conférences à l'étranger, principalement durant la semaine prochaine à Berlin, puis à l'Université Colgate, à Los Angeles et dans le Michigan, Zarakolu déclare : « Le gouvernement devrait leur répondre quant à la raison réelle de mon arrestation. »

 
Zarakolu conclut sa lettre par l'appel suivant: « Lors de mon interrogatoire, ils n'ont posé aucune question au sujet de l'organisation dont j'étais accusé d'être membre. Ils ne m'ont posé des questions que sur les livres que j'ai écrits ou préparés à la publication, les réunions publiques où j'ai parlé ou auxquelles j'ai assisté. Je pense que tout le monde devrait conjointement réagir contre cette campagne d'arrestations qui se transforme en un lynchage collectif. Ces pratiques illégales doivent être arrêtées. » La voix des détenus est cependant étouffée par les provocations des médias islamistes qui n’hésitent pas à recourir, par exemple, à l’antisémitisme pour mieux discréditer le patriotisme (ou la « turcité ») des intellectuels démocrates. La qualité juive de l’ancien mari de Büşra Ersanlı est ainsi portée sur la place publique par le quotidien Yeni Akit qui en fait une preuve supplémentaire de la dangerosité de l’universitaire. Ces lynchages médiatiques se conjuguent avec des piratages de sites informatiques et des manipulations de données personnelles visant à corrompre l’image des inculpés dans les procès « Ergenekon » et « KCK ». Les procès en diffamation sont interminables et les contre-enquêtes difficiles en raison de la fragilité croissante de la presse indépendante du pouvoir et de l’intimidation permanente de la défense allant jusqu’à l’emprisonnement des avocats.  

  

Malgré les risques encourus, les protestations se multiplient en Turquie contre ces arrestations massives. Un appel signé de l’ancien maire d’Istanbul Ahmet İsvan, de l’ambassadeur Temel İskit, de l’écrivain Yaşar Kemal et de plusieurs professeurs d’université (Cemal Kafadar, Fatmagül Berktay, Günay Göksu Özdoğan, İbrahim Kaboğlu, İsenbige Togan) est rendu public. L’Initiative d’Ankara pour la Liberté de Pensée lance une pétition intitulée « Ça suffit ! », puis organise à Ankara une « nuit de soutien » à l’éditeur pour qu’il soit à nouveau « réuni avec ses livres ». Un site internet dédié à la libération de Büşra Ersanlı est lancé. Les universitaires Neşe Özgen – par ailleurs membre du GIT Turquie –, İzzettin Önder, Beyza Üstün, etc. publient une lettre ouverte pour la libération de Müge Tuzcuoğlu, arrêtée elle aussi dans le cadre de son activité de chercheuse en anthropologie, de journaliste, et de militante pour les droits sociaux. Les étudiants emprisonnés font également l’objet de fortes solidarités, avec l’opération « Touche pas à mon étudiant ! » (« Ögrencime dokunma ! ») et l’« Initiative de solidarité avec les étudiants emprisonnés » (TODI), un mouvement formé de manière plutôt spontané en octobre 2011 après une nouvelle vague d’arrestations dans les milieux étudiants contemporaine de celle de Büşra Ersanlı et de Ragıp Zarakolu. Le groupe a bénéficié de mobilisations antérieures autour de cas individuels, comme ceux de H. Erdemir (arrêté le 1er février 2010 lors d’un contrôle d’identité alors qu’il était étudiant en 1ère année de master au sein d’un programme international de l’université d’Odtu et placé en détention jusqu’au 23 juin 2011) ou de Cihan Kirmizigül (étudiant de l’Université de Galatasaray, arrêté le 20 février 2010, et toujours en prison). Mais il inscrit aussi son action à un niveau plus général et mettant l’accent sur le caractère massif et politique du phénomène d’arrestations d’étudiants en Turquie.

 

L’arrestation de figures intellectuelles aussi éminentes que Büşra Ersanlı et Ragıp Zarakolu va permettre néanmoins d’attirer l’attention de l’opinion internationale sur le sort des militants démocrates en Turquie. Une forte mobilisation s’organise au niveau mondial. Plusieurs pétitions voient le jour, l’une en langue anglaise (« Stop aux détentions arbitraires en Turquie ! » , une deuxième en langue allemande par le biais du Working Group against Genocide for International Understanding ). Des associations de politistes déclarent, comme en France, leur solidarité avec leur collègue Büşra Ersanlı.

 

Les sections du PEN-Club, notamment celle de New-York, s’engagent quant à elles pour Ragıp Zarakolu. Aux Etats-Unis toujours, la Jeri Laber Human Rights Watch, plus grande organisation des droits de l’Homme du pays, lui attribue le 28 avril son Prix 2012. Apprenant l’honneur qui lui est fait, Zarakolu [qui venait d’être placé en liberté préventive] déclare : « Merci pour ce prix très important et pour votre soutien à la liberté de publier. Je suis heureux d’accepter ce prix, non seulement pour moi, mais au nom de tous les éditeurs, écrivains et journalistes qui restent en prison en Turquie. Bien que j’ai été libéré, je reste sous la menace d’une nouvelle arrestation à la faveur de lois anti-démocratiques et de procès inéquitables. J’ai été arrêté sans raison donnée, et après cinq mois, j’ai été libéré sans raison donnée. Je ne suis pas un militant politique. Depuis près de 40 ans, j’ai été un éditeur et un défenseur des droits de l’homme. » En France, le Conseil de coordination des organisations arméniennes lance une collecte de fonds afin de soutenir l’activité de Belge au moment où les éditions se voient privées de leur directeur : des commandes de livres sont ainsi adressées à Istanbul. A Bruxelles, l’organisation non-gouvernementale Info-Türk dédiée à la lutte pour les droits de l'Homme et les libertés en Turquie attribue son Prix 2012 « Pour la liberté » à Ragıp Zarakolu. Il est également nominé au prix Martin Ennals.

Dès le 4 novembre 2011, des voix s’élèvent pour demander que Ragıp Zarakolu deviennent un futur lauréat du Prix Nobel de la Paix. « Cet homme n’a rien à faire en prison, il mérite le Prix Nobel », déclare Bjorn Smith-Simonsen, président de l’IPA (International Publishers Association). Au début de l’année 2012, des membres du Parlement suédois, Amineh Kakabaveh, Jens Holm, Bengt Berg, Siv Holma, Marianne Berg, Jan Lindholm et Valter Mutt, soumettent officiellement au Comité Nobel à Oslo la candidature de Ragıp Zarakolu. A Paris, en septembre 2012, les co-fondateurs du Groupe international de travail « Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie » (voir plus bas) reprennent l’idée du Nobel de la Paix et adressent au Comité norvégien une nouvelle proposition en faveur de Ragıp Zarakolu.

 

En Europe, une initiative d’ampleur prend la défense des emprisonnés. Elle débute par la publication dans le journal français Le Monde, deux semaines après les arrestations du 29 octobre, d’une tribune de chercheurs sur le « tournant liberticide en Turquie ». Poursuivant leur action, les auteurs de l’article, rejoints par d’autres collègues, décident de la création d’un Groupe international de travail (GIT) sur la Turquie. Un appel est lancé dans les trois langues (française, anglaise et turque) le 21 novembre, signé par 33 chercheurs, universitaires et spécialistes, majoritairement basés à Paris et dont les différents statuts, nationalités ou origines se trouvent dépassés par un but commun, celui de défendre la liberté de recherche et d’enseignement considérée comme un droit démocratique fondamental – en Turquie comme ailleurs. Tandis que la déclaration devient l’objet d’un processus pétitionnaire avec pas moins de quatre listes de signataires s’étalant du 21 novembre 2011 au 15 février 2012, ses auteurs lancent la création d’une plate-forme d’information et de mobilisation des scientifiques et intellectuels à l’échelle mondiale.

 

Une première antenne du GIT Initiative est créée à Paris (www.gitfrance.fr), et des règles de fonctionnement sont proposées aux collègues d’autres pays souhaitant s’impliquer dans ce réseau international (www.gitinitiative.com). Organisation très décentralisée, dotée d’une forte autonomie, fondée sur le devoir de liberté politique qu’implique la pratique de la recherche et de l’enseignement, le GIT Initiative va rapidement réunir de nombreux chercheurs aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Israël, en Roumanie. Des antennes se constituent dans différents pays, en France, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Turquie, avec pour chacune une forte activité notamment Internet. Individuellement, les membres du GIT interviennent dans les grands journaux et sur les sites mondiaux d’information comme Ayca Çubukçu, passée de l’Université d’Harvard à la London School of Economics, et publiant dans le journal britannique The Guardian. De nombreux chercheurs de nationalité ou d’origine turque, mais travaillant à l’étranger, rejoignent l’initiative, démontrant que le destin de la Turquie dépend aussi de ces élites intellectuelles mobilisées en dehors des frontières pour la démocratie.

 

Des engagements individuels s’expriment également comme le refus de Paul Auster de se rendre en Turquie « parce que des journalistes et des auteurs sont emprisonnés ». Interrogé par le journal Hürriyet, il insiste : « Combien sont actuellement prisonniers ? Plus d’une centaine ? ». Le Premier ministre Erdoğan réagit en accusant l’écrivain américain d’avoir l’indignation sélective puisqu’il ne s’émeut pas des violations des droits de l’homme en Israël. Et de conclure devant les cadres de son parti : « c’est du mépris pour la Turquie ! ». Paul Auster, par ailleurs très sensibilisé à l’action des PEN, riposte en citant les chiffres de l’organisation : « il y a à peu près une centaine d’écrivains emprisonnés en Turquie, pour ne pas parler des éditeurs indépendants tels que Ragıp Zarakolu, dont le cas est surveillé de près par les PEN du monde entier ». Il ajoute : « Tous les pays sont imparfaits et assaillis par une myriade de problèmes, monsieur le Premier ministre, y compris aux Etats-Unis, y compris en Turquie, et c’est une conviction ferme en moi que dans le but d’améliorer les conditions de vie dans notre pays, dans tous les pays, la liberté de parole et de publication, sans censure ni menace d’emprisonnement, est un droit sacré pour tous les hommes et femmes ».

 

Persistant dans sa politique de répression, le gouvernement déclenche de nouvelles rafles, comme celle du vendredi 13 janvier 2012. Il confirme par ailleurs la gravité des crimes (imaginaires) reprochés aux précédents inculpés. Le 19 mars 2012, le Procureur public d’Istanbul, Adnan Çimen, requiert 15 à 22,5 ans d’emprisonnement contre Büşra Ersanlı pour son rôle comme « responsable d’une organisation illégale » et 7,5 à 15 ans contre Ragıp Zarakolu pour avoir « soutenu et aidé une organisation illégale ». L’acte d’accusation de 2 400 pages est transmis au tribunal de Silivri (15e cour) qui doit juger à partir du 2 juillet 193 personnes, dont 147 détenus préventivement. Le gouvernement justifie son action par des déclarations menaçantes pour ceux qui se dressent devant lui, à l’instar du ministre de l’Intérieur, Idris Naim Sahin, le 26 janvier 2012 :

 

« Il n’y a pas que la terreur armée. Il y a aussi la propagande de la terreur : terreur psychologique, terreur scientifique. C’est l’arrière-cour de la terreur. [...] Certains justifient la terreur et la soutiennent. Comment la soutiennent-ils ? Peut-être par la peinture, ils projettent [la terreur] sur la toile. D’autres, par la poésie ou par des écrits divers (articles quotidiens (sic)). Ils ne s’arrêtent même pas là, et ils prennent les forces de l’ordre qui luttent contre la terreur comme objet de leurs pratiques artistiques ou scientifiques, pour les démoraliser. C’est ainsi qu’ils luttent contre ceux qui luttent contre la terreur.

[...] Ce sont des activités alambiquées, détournées qu’ils mènent dans l’arrière-cour de la terreur. Cette arrière-cour peut se situer à Istanbul, à Izmir, à Bursa, à Vienne, à Londres, en Allemagne. Cela peut être une chaire universitaire, une association, une organisation non gouvernementale.

[...] A mon avis, il est plus facile de combattre [la terreur armée] dans les montagnes. Mais dans cette arrière-cour, il faut séparer le bon grain de l’ivraie. Nous sommes conscients de la difficulté. Il faut agir avec une précision chirurgicale, car celui qui dit : “moi je m’exprime dans cette arrière-cour, je suis le bon grain”, il profite de la démocratie.

[...] Même dans leur propre organisation, ils sont tellement anti-étatiques que, ils veulent se passer de l’Etat. Mais alors, qu’est-ce que l’Etat ? L’Etat est l’ordre, le droit, l’hiérarchie, la propriété, l’honneur, la liberté [...]. L’Etat, c’est la vie elle-même.

[Chez les sympathisants de cette organisation kurde], au nom du nationalisme et d’un sentiment de fraternité, il existe toute sorte de comportements déshonorants, immoraux et inhumains, qui vont de zoroastrisme jusqu’à l’homosexualité (pardonnez-moi l’expression), en passant par la viande de porc. »

 

Refusant pareil chantage au terrorisme d’Etat, les soutiens internationaux aux prisonniers d’opinion intensifient leurs ripostes. Ils s’appliquent en premier lieu à transmettre toute information utile à la connaissance de la répression intellectuelle en Turquie et du sort des prisonniers d’opinion, ceux détenus dans les prisons de haute sécurité mais aussi les dizaines d’étudiants ordinaires oubliés au fond de leurs cellules. Les médias traditionnels de France, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, sont sollicités, ainsi que les moyens numériques, sites, blogs, pages facebook,… Les prises de positions et déclarations des détenus sont efficacement relayées comme la lettre de Büşra Ersanlı, ou la mise au point de Ragıp Zarakolu sur l’extrême dangerosité du négationnisme turc et la nécessité de la combattre, non comme une expression intellectuelle mais une violence arbitraire menaçant la justice sociale et détruisant les libertés fondamentales

 

D’autres actions sont encore conduites au niveau international. Les propos du ministre de l’Intérieur Sahin font l’objet d’une réfutation en règle. Le GIT France décide de l’envoi d’une lettre à tous les étudiants emprisonnés en Turquie, s’implique particulièrement dans le cas de Cihan Krmızıgül, s’emploie à défendre la sociologue Pınar Selek qu’un nouveau procès vise encore alors que son innocence dans l’explosion accidentelle au Bazar égyptien d’Istanbul est depuis longtemps établie par la justice. Pour les 200 jours d’incarcération de Büşra Ersanlı, un communiqué commun est largement diffusé le 20 mai 2012 à l’initiative du GIT.

 

La Professeure de l’université de Marmara (Istanbul) Büşra Ersanlı est en détention préventive depuis 200 jours !

En vertu de ses droits fondamentaux de citoyenne, de ses compétences scientifiques et de sa haute réputation universitaire, Büşra Ersanlı s’est impliquée de manière pacifique et intellectuelle dans la résolution du problème kurde, l’un des problèmes les plus cruciaux de la Turquie. Son arrestation et sa mise en détention dans l’attente de son procès pour « responsabilité d’une organisation terroriste » menacent gravement les libertés publiques et académiques en Turquie.

Nous dénonçons cette politique qui légitime le recours à la force arbitraire et à la violence d’Etat contre des personnalités comme Büşra Ersanlı et qui assimile des engagements civiques et des recherches scientifiques à du soutien au terrorisme.

Nous, chercheurs, universitaires, étudiants, éditeurs, traducteurs, allons poursuivre notre combat international pour la liberté de la professeure Büşra Ersanlı et pour la défense des libertés politiques et académiques en Turquie.

De sa prison, l’universitaire fait parvenir une longue lettre à la presse dans laquelle elle détaille les conditions de détention et le vide de l’acte d’accusation. Elle conclut sur le viol de sa liberté intellectuelle et académique. Elle s’élève au-delà: « It is clear that there is a great effort in the KCK indictment and Folder 50 of the case file to accuse me in a hateful tone as if I were an enemy, based totally on the findings and comments of the police. Thus, not only has my intellectual and academic freedom been totally violated, but the reshuffling of dozens of meeting notes quoted out of context, constitutes an insult to my profession and to myself. How such a feeling of enmity -which I myself do not have despite the great injustice inflicted upon me- has been built up in the opinions expressed in the indictment, remains a mystery. »

 

Un nouveau front est ouvert après l’arrestation arbitraire, le 9 mai, d’une étudiante française de l’université de Lyon, d’origine turque, venue en Turquie dans le cadre d’un programme Erasmus. L’accusation qui la vise, « participation à la direction d'un mouvement [illégal] », repose sur des charges dérisoires (confirmées par le tribunal de Bursa) : « Participation à une cérémonie commémorative sur la sépulture d'Ali Yıldız au cimetière de Gazi (quartier alévi d'Istanbul) ; Diffusion de la revue Yürüyüs ; Vente de billets pour le concert du Groupe Yorum ; Rencontre avec des dirigeants du syndicat Egitim-Sen d'Eskişehir pour organiser la projection du documentaire Damında Sahan Güler Zere ; Apposition d'affiches revendiquant la gratuité de l'enseignement ; Apposition d'une affiche appelant au rassemblement sur la place de Taksim (Istanbul) le 1er mai, dans l'enceinte du restaurant universitaire d'Eskisehir Eskişehir». Ces faits désignent le quotidien d’une étudiante intéressée par la vie profonde du pays de ses parents. En Turquie, ils sont considérés comme des crimes et passibles de 32 ans de prison. Avec cette prise en otage d’une étudiante innocente, le gouvernement turc envoie aussi un message de menace à la France coupable selon elle de s’être intéressée de trop près au négationnisme, avec la loi pénalisant ce dernier. Une pétition est aussitôt lancée pour demander la libération de Sevil Sevimli. Elle est efficacement relayée par le site InfoTürk.

 

Les ripostes intellectuelles s’intensifient et leur unité s’accroît. Déjà étroit lors de la création du GIT initiative, le lien entre les actions internationales et celles qui sont conduites en Turquie se voit puissamment renforcé par la naissance du GIT Türkiye qui se dote de sa propre déclaration inaugurale, d’un site internet, et de plusieurs centaines de membres. Une conférence de presse est tenue à Istanbul le 26 juin. Le GIT Türkiye multiplie alors ses activités et s’organise pour les prochaines audiences du procès « KCK » fixées au 2 juillet 2012 au tribunal de Silivri, un immense complexe judiciaire et pénitentiaire situé à 80 kilomètres d’Istanbul.

 

Cette mobilisation internationale, à laquelle le gouvernement turc ne s’attendait pas, le prend de court. S’il réagit comme à l’accoutumée par une répression accrue – en témoigne l’arrestation de l’étudiante française -, il n’en considère pas moins sa situation dégradée sur le plan international par suite de l’action commune des intellectuels, à laquelle s’ajoutent ses difficultés avec les révolutionnaires arabes qui n’oublient pas les soutiens initiaux d’Ankara à Ben Ali, Kaddafi et Bachar Assad. Des dissensions se font jour au sein de l’équipe dirigeante de l’AKP. Une nouvelle rafle programmée dans les milieux intellectuels et scientifiques est ajournée, en dépit de campagnes de presse destinées à jeter en pâture à l’opinion les futurs inculpés comme Ali Bayramoğlu.

 

Des libérations anticipées sont également décidées afin de permettre au gouvernement de restaurer son image et de calmer les chancelleries occidentales. Le 10 avril 2012, Ragıp Zarakolu, la journaliste du quotidien kurde Özgür Gündem et 13 autres détenus (ainsi que six personnes dont une journaliste de l’agence kurde DIHA dont l’élargissement a été prononcé par un tribunal de Van) peuvent ainsi sortir de prison. Il est certain que l’ampleur de la mobilisation nationale et internationale a joué dans la décision du parquet. Mais cette première victoire ne peut suffire. L’objectif principal demeure : la libération de tous les prisonniers d’opinion en Turquie et l’abandon des poursuites. Car les charges demeurent pour tous les inculpés, et les libérations du 10 avril ne sont que conditionnelles, dans l’attente des audiences de Silivri.

 

Bien qu’épuisé par la prison, malade et fortement affecté par le maintien en détention de son fils, de Bürsra Ersanlı et des autres prisonniers, Ragıp Zarakolu refuse de servir de caution libérale à un régime de dictature. Il annonce son intention de garder le silence et se soustraire ainsi à toute tentative de donner du fonctionnement de la justice turque une image « normale » : « Toute déclaration que je pourrais faire serait utilisée pour donner une apparence normale à une situation qui ne l’est pas. Tout comme mon arrestation arbitraire, ma libération inattendue et sans explication laissera au monde l’impression qu’elles [les autorités] ont commis une erreur et qu’elles se rétractent à présent », a déclaré l’éditeur à Hürriyet Daily News dans un entretien du 13 avril. « Quel que soit le commentaire que je ferai à partir de maintenant, il ne servira qu’à normaliser cette situation anormale, a-t-il ajouté. Aussi longtemps que les lois en question resteront en vigueur, la liberté d’opinion ne sera qu’un mensonge grossier et rien d’autre. Il est possible aujourd’hui de mettre les gens en prison sur des suppositions de conspiration ».

Dans cet entretien à Hürriyet, Ragıp Zarakolu explique comme son long combat se relie aux valeurs qui furent celles de sa famille et de sa femme disparue, exemples d’une Turquie vivante et démocratique. Son père, Remzi Zarakolu, ex-gouverneur de la circonscription des Iles du Prince, a été naguère démis de ses fonctions parce qu’il se situait dans l’opposition. Il n’a pas survécu à cette persécution administrative, contraire à son idéal de liberté. « Mon oncle, Zeki Zarakolu, un aviateur, est mort à 49 ans d’une crise cardiaque, parce qu’il n’avait pu se faire au coup d’Etat de 1960, a-t-il poursuivi. Lors du coup d’Etat du 12 mars [1971], ils ont fait irruption chez moi ; ils me recherchaient [pour m’arrêter]. Ma vie s’est passée entre les prisions et les tribunaux, et comme si cela ne suffisait pas, ils ont ruiné la santé de mon immortelle partenaire, Ayşe [Nur Zarakolu], l’ayant enfermée entre des murs [de prison]. Elle n’a jamais reculé sur les sujets qu’elle savait être justes, et je l’ai perdue, encore jeune, des suites d’un cancer. En tant que famille, nous avons à chaque fois payé notre part. Comme si tout cela ne suffisait pas, mon fils Deniz avait été inculpé à la suite d’un discours d’adieu qu’il avait fait sur la tombe de sa mère [en 2002]. Si je suis à présent content parce que j’ai été libéré ? Non. J’ai dû abandonner mon fils derrière les barreaux de la cellule que je partageais avec lui. Avec lui, nous partageons la même destinée. Nous continuons à payer le prix des valeurs dans lesquelles nous croyons, d’une génération à l’autre, de père en fils ».

L’approche des audiences de Silivri suscite de nouvelles actions. Une tribune signée des membres principaux du GIT France est publiée par Le Monde. Elle dégage les enjeux généraux de ce procès monstre. Au journal Zaman qui lui demande pourquoi il a adhéré au texte, l’historien de la Turquie Etienne Copeaux répond par une lettre ouverte largement diffusée par les médias internationaux. La grande revue scientifique Nature publie un article du Dr. Alison Abbott sur la mobilisation mondiale des chercheurs en faveur de leurs collègues de Turquie. De fortes pressions diplomatiques sont exercées sur la Turquie tandis qu’an sein du gouvernement et du parti AKP, les dissensions persistent au sujet de la politique répressive.

 

Le 2 juillet, le GIT Türkiye, des membres de l’IPA (International Publishers Association), du PEN, de l’Association des éditeurs turcs (TYB), et des correspondants étrangers sont massés devant l’énorme complexe judiciaire et pénitentiaire de Silivri. Une banderole du GIT est déployée qui porte une déclaration, « Liberté à la pensée, à l’université et aux Büşra » (Büşra Ersanlı et la jeune étudiante Büşra Beste Onder). Trois groupes, le GIT, le Syndicat de l’éducation supérieure (Eğitim-Sen) et le parti BDP, publient un communiqué commun. La professeure Füsun Üstel intervient pour souligner l’engagement permanent du GIT en faveur des libertés de la recherche et d’enseignement en Turquie, appelant à la libération immédiate de Büşra Ersanlı et d’autres collègues emprisonnés. Au cours d’une conférence de presse improvisée devant le tribunal, Ragıp Zarakolu assimile les prisons en Turquie, celles en activité comme celles dont la construction bat leur plein, de « Goulag turc ». « Un cancer ronge ce pays avec ce procès KCK », déclare-t-il encore. Et il ajoute que la liberté d'expression est gravement menacée dans ce pays, comme à l'époque de 12 septembre 1980, date à laquelle le pays a connu le plus grave coup d'Etat qui a précipité la Turquie dans la dictature militaire.

 

A l’intérieur du tribunal, les juges ne semblent plus très sûrs d’eux, rapporte un observateur international, au vu de la mise-en-scène de l'acte d'accusation qui voit derrière chaque intellectuel, écrivain, éditeur, journaliste et universitaire un prétendu  « terroriste ». Mais la détermination du procureur spécial Adnan Çimen reste entière. Au total, 205 personnes sont déférées devant le tribunal ; parmi les nouveaux cas figure celui de la traductrice Ayşe Berktay, accusée elle aussi d'être membre d'une « organisation terroriste ». A la seconde audience débute la lecture de l'acte d'accusation long de 2 400 pages. Entendue le 9 juillet, Büşra Ersanlı expose devant la cour qu’elle a probablement payé très cher son engagement d’intellectuelle turque en faveur d’un règlement politique de la question kurde.

 

Le doute commence à s’installer chez les accusateurs d’autant que le pouvoir politique envoie des signaux contradictoires. L’abrogation des « cours à compétence spéciale », comme celles dont relève le procès « KCK », a été votée par le Parlement la veille de l’ouverture des audiences de Silivri. Quelques jours plus tôt, le ministre des Affaires étrangères, le professeur Ahmet Davutoğlu, avait affirmé qu’il ne pouvait sérieusement croire que Büşra Ersanlı, l’une de ses ex-collègues de l’Université de Marmara, soit une « terroriste ». A cela s’ajoute un important mouvement de magistrats opéré par le Haut Conseil des juges et des procureurs (HSYK) qui a écarté 71 des 80 procureurs de ces juridictions d’exception, ce qui fait dire au politologue Jean Marcou, le 20 juillet sur le blog Ovipot, qu’ « il semble donc qu’un tournant soit en train d’être pris ». La conséquence de cette suite d’événements est la décision de mise en liberté, le vendredi 13 juillet, de Büşra Ersanlı, ainsi que de l’étudiante Büşra Beste Önder et 12 autres accusés du procès « KCK ». C’est une mesure limitée - de nombreux accusés restent en détention comme Deniz Zarakolu, et aucune des charges n’est abandonnée pour les autres -, mais néanmoins réelle. Elle bouscule la politique d’acharnement judiciaire jusque-là systématiquement appliquée, et accorde un succès symbolique à ceux qui se sont battus pour Büşra Ersanlı, Ragıp Zarakolu et tous les autres. C’est aussi une victoire personnelle pour les emprisonnés qui ont transformé leur épreuve en nouveau combat pour les libertés fondamentales et la souveraineté du savoir. Dès sa sortie de prison, l’universitaire fait une première déclaration tandis que son amie la cinéaste Melek Taylan dresse son portrait de femme libre.

 

 

Le combat des intellectuels démocrates et de leurs soutiens internationaux est loin d’être achevé. L’affaire Pinar Selek mobilise à nouveau les groupes du GIT Initiative. Un communiqué préparé à Paris est traduit à Istanbul puis publié par Radikal, en prévision de la nouvelle audience judiciaire prévue le 1er août 2012. Effet ou non des embarras croissants du gouvernement, celle-ci est finalement repoussée au mois de septembre tandis que le 7 août, l’étudiante franco-turque Sevil Sevimli est libérée conditionnellement. Elle demeure inculpée, est assignée en résidence à Eskişehir et encourt toujours 32 ans et demi d'emprisonnement pour « participation à la direction d'un mouvement [illégal] ». Son procès est fixé au 26 septembre à Bursa. Pour une étudiante libérée, qui a pu bénéficier d’une forte mobilisation internationale du fait de sa double nationalité, combien d’autres encore en prison, dans l’attente d’un procès sans cesse repoussé pour mieux allonger indéfiniment ces périodes de détention préventive. C’est le cas d’Ezgi Özgün, arrêtée le même jour et pour les mêmes raisons que Sevil Sevimli. Elle est toujours derrière les barreaux. « Je fus arrachée de chez moi par des membres des forces de l’ordre portant des fusils. Je suis incarcérée depuis 2 mois et demi sans même savoir pourquoi… » Ainsi commence la lettre écrite à Bianet par cette étudiante de premier cycle au Département de l’Administration Publique de l’Université de Dumlupınar. La police a mis Özgün en garde à vue le 9 mai après une descente chez elle dans le cadre d’une opération de sécurité contre le Parti du Front de Libération Révolutionnaire (DHKP-C). Personne ne lui a jamais dit pourquoi, mais elle fut mise en détention deux jours plus tard. Elle est enfermée dans la prison pour femmes de Sincan depuis cette date. Comme son dossier est classé confidentiel et qu’aucun acte d’accusation formel n’a encore présenté contre elle, Özgün et son avocat Evrim Deniz Karatana n’ont encore aucune idée de la nature exacte des charges retenues contre elle, supposant qu’il s’agisse de « propagande pour une organisation terroriste ». En réalité, elle est visée pour avoir diffusé un communique demandant la gratuité de l’enseignement. « Ce sont donc les raisons qui ont menées à mon arrestation, bien qu’il soit plutôt absurde de considérer la revendication de la gratuité de l’enseignement comme un délit ainsi que de m’interroger à ce propos » proteste Özgün. « Depuis quand est-ce un crime d’exercer un droit constitutionnel ? Je suis une étudiante de l’administration publique. Ce sont les écoles et les universitaires de l’Etat qui m’ont enseigné les droits constitutionnels et l’égalité devant les lois tout au long des mes trois années de formation, ainsi que le principe que toute accusation doit être étayée par des preuves », a-t-elle ajouté.

 

Ces développements judiciaires à venir, comme le sort de tous celles et ceux qui acceptent le sacrifice de leur existence pour prix de leurs idées ne cessent d’être observés par celles et ceux qui défendent les libertés, en Turquie et dans le monde. Si certaines situations d’acharnement judiciaire, policier, ou même universitaires sont davantage médiatisées que d’autres, en raison de la renommée des personnes ou du caractère particulièrement symbolique des persécutions, la défense des libertés en Turquie demeure. Elle continue de définir pleinement l’action du GIT. 

. Ragıp Zarakolu apprend le même jour, à Francfort, que Suzan Zengin, est décédée, des suites de sa longue détention durant laquelle elle n’a pas reçu les soins nécessaires à sa situation médicale. Aussitôt, il adresse une solennelle déclaration à ses amis, en hommage à Suzan : « Dear Friends of Peace and Truth, Unfortunately we lost Suzan Zengin. She is last victim of the prejustice and the pre-conviction of unfair justice system in Turkish Republic. She lost her health under unhealty conditions of isolation prisons in Turkey. And she died after  a period of koma, two weeks, after a "successfull" heart operation. We gave her Republic of Turkey alive, we gave her to the prison and the hospital system alive, and unfortunately we took back her as a death. Unbased trial became an execution. I protest this de facto murder. I send my deep consolation to her husband, and her children, and her sisters, and the family and the friends. And I pray for the peace and the truth. Frankfurt, October 13th, 2011. Ragip Zarakolu, Chair of Freedom to Publish Committee of TPA. »

. Le pouvoir et l’histoire. La genèse de l’histoire officielle en Turquie, 1929-1939, éditions AFA, 1992.

. Cf. Vercihan Ziflioğlu, « Turkish Intellectuals Protest Arrest of Publisher », Hürriyet: Daily News & Economic Review (3 novembre 2011).]

. « Le 28 octobre 2011, lors d'une grande chasse à l'homme à Istanbul contre les militants des droits de l’homme et les Kurdes, la police turque a également interpellé Ragıp Zarakolu, célèbre défenseur des droits de l’homme et directeur de la Maison d'édition Belge. Zarakolu est également le président, en Turquie, du Comité pour la Liberté d’Expression de l’Association des Editeurs. Son fils, Deniz Zarakolu, Editeur de la maison d'Edition Belge, a été arrêté le 4 octobre. Ragıp Zarakolu a publié de nombreux livres, tant sur l'oppression des minorités nationales en Turquie que sur le génocide arménien. Un peu plus tôt le 28 octobre 2011, au cours de la même chasse à l'homme, la professeure Büşra Ersanlı, experte en droit constitutionnel et membre de l'Assemblée du BDP, membre de la Commission Constitutionnelle du BDP, a été détenue avec des dizaines d'autres. »

http://gercek-inatcidir.blogspot.com/2011/10/yetti-artik_29.html

. « Nous vous prions de signer la pétition pour faire pression sur le gouvernement turc afin qu’il libère immédiatement tous ceux qui ont été mis en garde à vue dans le cadre des «opérations KCK» et afin d'exiger que le gouvernement du Premier ministre Erdoğan prenne l’engagement sincère de mettre fin à sa répression des efforts civiques en faveur des droits exigés par les citoyens kurdes de Turquie. » http://www.ipetitions.com/petition/detentionsinturkey/

. Cité par Jean Eckian, armenews.com, 30 avril 2012.

“Zarakolu Deserves the Nobel Prize, Not Prison,” BIA News Center, Istanbul, 4 novembre 2011.

“Zarakolu Nominated for Nobel Peace Prize,” BIA News Center, Istanbul, 6 février 2012.

. Déclaration inaugurale du GIT Initiative. 

. Voir, par exemple, le site du GIT North America.

. http://www.guardian.co.uk/commentisfree/libertycentral/2011/dec/11/turkey-progressive-repression   

. Cité par Reuters.

. Voir notamment son roman Sunset Park.

. Cité par Dave Itzkoff, « Paul Auster Responds After Turkish Prime Minister Calls Him “an Ignorant Man” », New York Times, 1 février 2012.

. En janvier 2012, depuis sa prison, Ragıp Zarakolu adressait une lettre au Parlement appelant les députés turcs à reconnaître le Génocide arménien. « Oui, la Turquie doit faire face à son histoire. Ce n’est pas seulement une obligation envers les victimes, mais aussi un devoir pour la garantie du sain esprit de société. La reconnaissance du génocide ne diminuera pas la Turquie, mais la renforcera ».

Radikal, 10 juin 2012.

. http://gitturkiye.org/  

. Le journal Akit, intégriste et ultra-nationaliste, a accusé Ali Bayramoğlu d’être arménien. Ripostant par une plainte, l’intellectuel a déclaré : « On a fait de la nationalité kurde ou arménienne de ces hommes-là, un objet de réprimande, et on a proclamé la peine de mort pour

ces groupes ethniques. Les événements de 1915, ou bien l’assassinat de Hrant Dink et beaucoup d’autres incidents, sont les résultats de cette mentalité et de ceux qui la possèdent : ils se promènent librement parmi nous, c’est étouffant. »

. Hürriyet Daily News, 13 avril 2012, propos recueillis par Vercihan Ziflioglu.

. Hamit Bozarslan, Yves Déloye, Vincent Duclert, […], « Le grand enfermement des libertés en Turquie », Le Monde, 4 juillet 2012.

. Cf. Pınar Öğünç « Que se serait-il passé si Sevil n’était pas une citoyenne française ? », Radikal, 10 août 2012.

. An Arrested Student Without an Arresting Storyhttp://www.bianet.org/english/freed...
"Dışarı Çıkmak için İlginç Hikayelerimiz mi Olmalı ?"http://www.bianet.org/bianet/hukuk/...
Ankara, BIA News Center, 23 Août 2012 (traduit de l’anglais par Aurélien Roulland).

 

. S’ajoute le procès des 44 journalistes et employés de la presse arrêtés les 20 et 24 décembre 2011, dont 35 détenus maintenus en prison, un procès ouvert le 10 septembre 2012 au tribunal de Çaglayan à Istanbul. Un groupe d'observateurs internationaux a été constitué. Voir la liste sur http://www.susam-sokak.fr/article-10-septembre-le-plus-grand-proces-de-presse-de-l-histoire-de-la-republique-de-turquie-109467726.html

 

 

 

 

 

 

2011-2012

 

Atelier « Recherches sur la liberté de la recherche et d’enseignement en Turquie » 

Organisé par la branche française du

Groupe international de Travail (GIT)

« Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie »

 

Programme

 

Voici les dates des séances de l’Atelier du GIT-France qui ont lieu à l’EHESS, 105 bd Raspail, 75006 Paris (le 27 janvier, 17 à 19 h, amphithéâtre ; le 3 février, 17 à 19 h,  amphithéâtre ; le 24 février, 17 à 19 h, salle n° 8 ; le 23 mars, 17 à 19 h, salle 8 ; le 11 mai, 17 à 19 h, salle 8



 

27 janvier : Les dangers de l'édition libre en Turquie, avec Hamit Bozarslan (« Après Belge, quel avenir pour l'édition indépendante en Turquie ? »), Cengiz Cagla (« Les éditions Belge après l’incarcération de Deniz et Ragip Zarakolu »), Emine Sarikartal (« Le cas des éditions Ithaki avec le manuscrit traqué du journaliste Ahmet Sik sur l'organisation de Gülen »)

 

3 février : Etre étudiant en Turquie aujourd’hui. Conditions d’étude, conditions d’existence. Portrait de groupe, portrait individuel (sous-groupe Etudiants en Turquie, envoyez les propositions d’interventions à etudiantsgit@gmail.com)

 

24 février : Conférence-débat avec Pinar Selek. "Résister pour rester chercheuse". Présentation par Etienne Copeaux.

 

23 mars Büsra Ersanli, universitaire, chercheuse, intellectuelle en Turquie, avec François Georgeon et Emmanuel Szurek.

 

11 mai : L’autonomie du champ intellectuel, avec Emmanuel Szurek et Nicolas Camelio.

 

 

La Journée d’étude du 22 juin (amphithéâtre de l’EHESS, 105 bd Raspail) portera sur l’étude des dispositifs de pouvoir visant au contrôle de la liberté intellectuelle, à partir du cas de la Turquie et d’autres exemples. Un appel à contribution est lancé.

 

Contributions déjà envisagées :

 

 

Pour la Turquie, 

 

Faruk Bilici (« quelle expérience de la prison pour les actuels dirigeants de l’AKP ? »)

 

« Du procès Ergenekon au procès KCK: continuités des dispositifs juridico-médiatiques » (Alican Tayla (IRIS), Ferhat Taylan, Emine Sarikartal)

 

« Approche historique du droit anti-liberté d’expression en Turquie » 

 

« Idéologie et pratiques de la négation d’Etat » (Ali Kazancigil)

 

« La machine d’Etat universitaire. L’institution du YÖK » (envoyez les propositions d’interventions à etudiantsgit@gmail.com)

 

« La reconstruction de la réalité kurde dans le discours scientifique turc », Salih Akin

 

 

Pour des points de comparaison

 

Par exemple, Sur les « lois scélérates » dans la République française à la fin du XIXe siècle

 

(envoyez les propositions d’interventions à vincent.duclert@wanadoo.fr )

 

 

Table ronde conclusive de la journée d’étude

 

« Les soutiens à la dissidence intellectuelle. Etude comparée sur les cas soviétique, algérien, turc » (Claire Mouradian, Hamit Bozarslan, Dalita Roger-Hacyan. Envoyez les propositions d’interventions à claire.mouradian@ehess.fr )

 

Comptes rendus des séances

 

 

 

Séance du 6 janvier 2012 (première séance)

 

 

La première séance de l’atelier s’est tenue le 6 janvier. Elle a été très riche et constructive. Elle a souligné en introduction le caractère très alarmant de la situation turque au regard des libertés fondamentales, les menaces grandissantes sur les chercheurs et la recherche indépendante en Turquie, le développement d’un nouveau pouvoir d’Etat, toutes ces données soulignant la fin définitive du « printemps intellectuel » en Turquie des années 2000 et l’entrée dans un régime d’oppression politique et de violence d’Etat. Deux sujets particulièrement conduisent l’Etat et le gouvernement à frapper les intellectuels, 1/ lorsque ces derniers persistent dans leur volonté de se saisir des « sujets sensibles », 2/ lorsqu’ils constituent des dissidences tant en Turquie même qu’à l’étranger, surtout si celles-ci émanent de Turcs qui ne peuvent être classés comme kurdes ou autres minoritaires « comploteurs » (aux yeux du gouvernement et de l’Etat turcs).  

 

La séance s’est achevée par l'évocation de Büsra Ersanli et de ses conditions de détention. On a souligné combien le pouvoir en place se félicitait de la « nouvelle démocratie » qu’il a su établir : l’emprisonnement pour des faits d’opinion y est désormais généralisé, mais les conditions de détention sont devenues moins inhumaines. C’est le nouveau « modèle démocratique turc »....

 

L’essentiel de la séance a été consacré à l’examen des actions possibles en faveur de la liberté de recherche et d’enseignement en Turquie et à l’élaboration des séances de l’atelier et du programme de la journée d’étude du 22 juin.

 

Bien amicalement.

Les premiers organisateurs

Hamit Bozarslan, Cengiz Cağla, Yves Déloye, Vincent Duclert, Diana Gonzalez, Ferhat Taylan.

 

 

1/ Point d'information sur les collègues détenus en Turquie, sur les menaces actuelles ; les actions possibles de solidarité ; l’organisation d’une plate-forme d’information et de collecte d’information

 

La discussion a porté sur les moyens de connaître les identités des personnes détenues, professeurs, chercheurs, journalistes d’investigation, étudiants, traducteurs, éditeurs. Une position commune a été fixée : il ne sera pas possible au GITFrance d’établir cette liste par ses propres moyens, même en comptant sur l’aide des autres branches nationale du GITinitiative ; pour certaines catégories de détenus (les journalistes, les professeurs, .. ) des associations professionnelles ou généralistes (type Amnesty) existent qui font déjà un très bon travail, il faudra donc prendre contact avec eux et les inciter à redoubler d’efforts ; en revanche, il existe un vrai problème d’information et d’absence d’associations de veille pour les étudiants. Aussi a-t-il été décidé que le GITFrance allait créer un sous-groupe chargé des étudiants emprisonnés en Turquie (etudiantsgit@gmail.com). Ce sous-groupe Etudiants en Turquie s’occuperait aussi de la rédaction et de l’envoi des lettres du GIT à tous les détenus en Turquie * - dont les réponses constitueront un précieux ensemble documentaire susceptible de fournir la matière d’étude sur ces étudiants persécutés. Le sous-groupe animera une séance du séminaire sur : « Etre étudiant en Turquie aujourd’hui. Conditions d’étude, conditions d’existence » (voir plus bas).  L’activité de ce sous-groupe visera à produire un savoir de première main sur la situation des étudiants, à établir un corpus précis des étudiants détenus, condamnés ou anciennement détenus, et à coordonner les actions du même type dans d’autres branches du GIT. Le GITinitiative ne souhaite pas, en agissant en faveur de prisonniers emblématiques, de se désintéresser des anonymes. Ce sous-groupe du GITFrance est là pour le prouver particulièrement. Le corpus établi pourrait servir à des études de type sociologique ou historique.

 

* avec l’aide matérielle de tout le GIT France

 

2/ Réflexion sur l’initiative GIT, ses atouts, ses limites. La question de la veille documentaire et scientifique.

 

a. On a insisté sur l’importance du type d’action inaugurée par la création du GITinitiative, à savoir la démarche professionnelle (i.e. académique et scientifique). Cela implique de travailler en chercheur sur la situation des libertés en Turquie, sur les conditions de la recherche et de l’enseignement, sur les processus judiciaires visant les libertés de recherche et d’enseignement. Cela amène à pouvoir mobiliser des revues de turcologie et des associations disciplinaires sur le modèle de l’Association française de science politique *, à organiser des panels ou des journées d’études sur ces sujets. L’atelier du GITFrance participera de cette démarche et de cet esprit (voir plus bas). La force du GITinitiative, qu’il s’agit de développer encore, est de se présenter non comme des actions nationales, mais comme relevant effectivement d’une internationale de chercheurs (au sens large). Cette définition du GITinitiative constitue un atout dans la mobilisation de l’opinion publique via les médias et les organisations internationales – ceux-ci accordant de la confiance dans les actions de chercheurs lesquelles apportent des savoirs inédits et légitimes.  Cela permet aussi de « dénationaliser » les actions, c’est notamment important pour les chercheurs français dont un contexte où la France est actuellement « inaudible » en Turquie : ce handicap peut être contourné par le GITFrance grâce à son identité scientifique et universitaire.

 

* Sachez que lors de sa réunion du 16 décembre dernier, le CA de l'AFSP [Association française de science politique] a soutenu pleinement ma démarche [dans le GIT] et m'a donné carte blanche pour engager l'Association dans notre combat. Nous avons notamment évoqué, de manière complémentaire, la perspective d'écrire officiellement à l'ambassadeur de Turquie en France afin de faire part de notre émoi disciplinaire. La dégradation récente des relations diplomatiques entre la France et la Turquie m'a conduit à différer cette initiative complémentaire. N'hésitez pas à me donner votre avis et faire part publiquement de notre soutien associatif. Je vais également écrire au nom de l'Association aux différents collègues emprisonnés dont [le site GITFrance] nous a donné l'adresse la semaine dernière. [Yves Deloye]

 

Afin de soutenir cette politique de mobilisation de l’opinion et de logique de réseaux, un sous-groupe Action internationale a été créé au sein du GITFrance (diana.gonzalez2@wanadoo.fr ). Ce sous-groupe a notamment pour mission de contacter les médias, les ONG, de recenser les informations de la presse internationale et éventuellement de les traduire, de susciter aussi de nouvelles signatures (les listes de signataires sont préparées par Vincent Duclert, Hamit Bozarslan, Diana Gonzalez et Ferhat Taylan), et de répondre aux demandes des différentes des branches créées (par exemple celle de North America souhaitant que des contributions lui soient adressées pour leur blog http://gitamerica.blogspot.com/ ).    

 

 

b. Relativement à la connaissance par l’opinion publique de l’initiative GIT et à la vocation recherche et production de savoir du GIT, le site www.gitiniative.com sert actuellement de fil quotidien d’informations générales stabilisées. Il sera envisagé à terme de faire de évoluer ce site vers la création d’un véritable outil de travail type « carnets de recherche » / publication en ligne de textes et archivage des données. Les responsables des branches du GIT peuvent utiliser directement le site pour publier des annonces, notamment relatives à l’activité des branches.

Il existe également, pour la connaissance la plus large du GITInitiative, la page globale sur Facebook :

http://www.facebook.com/pages/GIT-Initiative/288505904533560

 

 

3/ Organisation du GITFrance. Ses relations avec les collègues de Turquie en charge du GIT.

 

 

a. Deux sous-groupes ont donc été créés (voir plus haut), Etudiants en Turquie et Action internationale.

 

 

b. Un troisième sous-groupe est constitué, afin de travailler aux échanges avec les collègues en charge des activités du GIT en Turquie.

 

c.  Un nouveau sous-groupe a été envisagé après la séance, portant sur les « sujets sensibles », avec le génocide arménien et la question kurde particulièrement, dont le traitement par les chercheurs et les intellectuels entraîne de plus en plus nettement la répression en Turquie.

 

d. Il serait important aussi qu’un sous-groupe puisse se constituer autour des pratiques judiciaires et pénitentiaires de l’Etat et du gouvernement turcs

 

e. Le GITFrance s’organise autour de ces quatre ou cinq sous-groupes. Il propose également son atelier de recherche sur la liberté de recherche en Turquie (voir plus bas).

 

f. L’actuel site www.gitfrance.fr du GITFrance fonctionne comme un fil quotidien d’information. Il sera envisagé de créer un second site, par exemple sur la plate-forme hypothèses.org, afin de disposer d’un véritable outil de travail type « carnets de recherche » / publication en ligne de textes et archivage des données. Un appel a été lancé, notamment en direction de doctorants, pour la création de ce nouveau site, sachant que la diffusion du savoir scientifique et la création d’outils d’information scientifique appartiennent désormais pleinement aux carrières de chercheurs..

 

 

4/ L’atelier « Recherches sur la Liberté de recherche en Turquie »

 

La discussion a été également très fructueuse sur ce plan.

 

 

a. L’atelier sera présenté comme « atelier collectif de recherche à l’EHESS ». Le groupe initial des responsables de l’atelier (Hamit Bozarslan, Cengiz Cağla, Yves Déloye, Vincent Duclert, Diana Gonzalez, Ferhat Taylan) sera élargi à d’autres enseignants et étudiants (ces derniers désignant en leur sein deux ou trois représentants).

 

 

b. Plusieurs thèmes de séance ont été proposés. Les intervenants de ces séances futures les organiseront et les prendront en charge (et assumeront ou délégueront la rédaction d’un compte rendu). Il serait préférable d’opter pour des interventions assez courtes, de l’ordre d’une vingtaine de minutes. Chaque séance sera modérée par un responsable émanant de l’équipe qui l’a pris en charge. Elle bénéficiera de la rédaction d’un compte rendu qui sera publié sur le site du GITFrance.

 

c. Les séances de l’atelier et la journée d’étude doivent être l’occasion de pouvoir réunir et entendre des collègues animateurs d’autres branches du GIT. Ceux qui ne peuvent se déplacer peuvent adresser des communications écrites qui seront lues et diffusées.

 

d. La venue de collègues de Turquie en France peut donner l’occasion de les inviter au séminaire.

 

 

 

 

 

L’affaire de « L’armée de l’Imam » 

La saisie du livre non publié d’Ahmet Şık

 

Le 23 mars 2011, à İstanbul, la police a perquisitionné les locaux des éditions İhtaki. İthaki compte parmi les grandes maisons d’éditions de la Turquie, ses publications couvrent plusieurs domaines qui vont de la littérature aux sciences sociales en passant par des enquêtes journalistiques. Après l’arrestation du journaliste Ahmet Șık le 6 Mars 2011, accusé d’appartenir à l’organisation terroriste « Ergenekon », les éditions İthaki, qui avaient déjà publié ses enquêtes sur le procès Ergenekon (avec E. Mavioğlu) et qui détenait la copie numérique du manuscrit de sa nouvelle enquête sur Gülen, ont été perquisitionnées par la police, sur ordre du procureur des procès Ergenekon, Zekeriya Öz. A la suite de cette opération qui a duré sept heures, la police a confisqué la copie en question ainsi que les disques durs des ordinateurs. Le mandat de perquisition précise qu’il a été décidé, dans le cadre de l’enquête Ergenekon, de la saisie de toutes les copies (numériques et sur papier) du livre d’Ahmet Șık (devant s’intituler « L’armée de l’Imam »). Le mandat précise également que toute personne qui détiendrait une copie de ce document serait tenue de la restituer à la police, et, que dans le cas contraire, elle serait accusée d’ « assistance à une organisation terroriste ». L’argumentation du procureur était la suivante : comme il s'agit d'un ouvrage en préparation, on ne doit pas considérer ces copies comme un livre, mais comme un « document » relevant de l'organisation d'Ergenekon. Le lendemain, le 24 mars, la préfecture de police d’İstanbul a demandé à toute personne, notamment à la famille et aux avocats du journaliste Ahmet Șık, de déposer au bureau du procureur de la République tout document relatif à ce livre. Le mandat de perquisition s’appuyait sur la décision de la 12e chambre du Tribunal de grande instance d’İstanbul, qui affirme que ce livre a été rédigé sur ordre de l’ « organisation de terreur armée » dénommée Ergenekon, afin d’en faire la propagande et de désinformer l’opinion publique.

 

De quoi s’agit-il dans ce livre qui a fait l’objet d’une enquête policière avant même d’être publié ? Après la décision de confiscation du Tribunal, il s’est avéré que l’auteur avait confié une copie numérique du livre à certaines personnes aux Etats-Unis, qui ont – aussitôt après la perquisition à İthaki - mis en ligne le manuscrit. Ainsi, des milliers d’internautes ont-ils téléchargé et partagé sur internet le texte, en rendant inapplicable la décision du tribunal visant à sa saisie. La diffusion immédiate du manuscrit était déjà un acte collectif contrant la censure, mais en tant que tel, il n’y avait pas de livre sur papier. Il y a eu aussi de nombreuses réactions de la part des éditeurs ou des journalistes, dont certains comme Ragıp Zarakolu, ont été arrêtés depuis. Car cette perquisition pour un livre non publié constituait un événement inédit dans l’histoire même de la censure en Turquie, une histoire pourtant très riche. A ce propos, le professeur Ahmet İnsel a souligné que cette saisie relevait du non-respect de la constitution en vigueur, pourtant préparée par les militaires en 1982. Ce n’est qu’en novembre 2011 que le livre a pu être publié par les éditions Postacı et mis en vente, avec les signatures d’une centaine de personnes, dont des journalistes, des universitaires et des éditeurs. C’est cette édition que nous pouvons lire aujourd’hui. Le livre s’intitule : Livre 000 : ne touchez pas, ça brûle !.

 

Quant au contenu du livre, il porte essentiellement de l’influence de l’organisation Gülen sur les forces de la police durant les 25 dernières années. Dans la première partie du livre, Ahmet Șık soutient la thèse généralement partagée dans les milieux de gauche turque, selon laquelle les organisations islamistes (notamment la confrérie de F. Gülen) étaient soutenues secrètement par l’Etat dans croisade contre le communisme, à partir des années 1970. Ainsi, Șık nous montre-t-il comment ce qu’on appelle aujourd’hui communément « l’Etat profond » en Turquie, à savoir la contre-guérilla organisée dans et par l’Etat même à partir des années 1970, était en contact permanent avec les milieux islamistes et en particulier avec celui de Gülen, afin de contrer l’ennemi commun : la gauche révolutionnaire.

Șık tient à montrer dans un deuxième temps, comment la confrérie de Gülen avait une stratégie de longue durée pour contrôler la bureaucratie étatique et en particulier la police nationale. Nous apprenons comment la confrérie a placé au sein des académies de police, des élèves issus des écoles affiliées à Gülen ; comment elle a pu écarter un par un les dirigeants de la police opposés à sa cause ; et enfin, comment elle a pu croitre son influence en infiltrant du même coup les instances de la magistrature.

En conclusion, Șık affirme que toute cette enquête sur l’organisation Gülen vient confirmer que le procès Ergenekon était un instrument dont se servait l’AKP pour restreindre les libertés publiques. Il souligne en effet que les vrais criminels issus de la contre-guérilla turque ne sont pas poursuivis par la justice et que les rares poursuites ne portent jamais sur les actes les plus inquiétants de ces activistes mais pour leur opposition même au gouvernement ou à Gülen. Șık remarque en passant que la confrérie de Gülen est pourvue d’une richesse économique toujours croissante et dont personne ne  connait l’ampleur exacte. En fait, le point crucial que soutient Șık est le suivant : la confrérie de Gülen, qui se présente comme faisant partie de la société civile, ne l’est pas vraiment, vu le contrôle qu’elle exerce sur la police et la justice. Dans ces conditions, une dichotomie se trouve imposée à l’opinion publique entre le monopole de l’armée et celui de la « société civile » façon Gülen, de manière à réprimer toute opposition éventuelle.

 

Șık, en rédigeant les dernières lignes de son livre, était bien conscient du danger qui le guettait : il prévoyait combien serait difficile à un journaliste ou un chercheur qui ne soutient ni l’armée ni Gülen, de publier de telles enquêtes et recherches. Il n’imaginait tout de même pas qu’on allait confisquer son manuscrit avant même qu’il soit publié.  Les propos récents du Premier ministre, livrés au quotidien Zaman  le 25 janvier 2012, le même jour que la déclaration de Reporters Sans Frontières sur l’état inquiétant de la liberté de presse en Turquie, éclairent la position du gouvernement sur ce danger qui menace les journalistes et les chercheurs. En effet, selon Erdoğan, la situation de la liberté de presse n’est pas du tout alarmant dans le pays puisque ; les journalistes en prison ne le sont pas en tant que journalistes, mais parce qu’ils sont des terroristes.

 

Sources :

http://bianet.org/bianet/ifade-ozgurlugu/128829-insel-ithaki-baskini-sikin-kitap-nedeniyle-tutuklandiginin-kanitidir

 

http://bianet.org/bianet/diger/128827-imamin-ordusunu-bulundurup-da-vermeyen-ergenekon-olacak

 

http://bianet.org/bianet/bianet/128815-ithaki-yayinevi-polis-baskinindan-saskin-ve-tepkili

 

Etude publiée le 4 février 2012

 

 

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« Liberté de recherche et d’enseignement en Turquie », une initiative internationale d’universitaires, de chercheurs, d’étudiants, de traducteurs et d’éditeurs née à Paris le 21 novembre 2011

 

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