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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 23:06

Attirer l’attention internationale sur les violations en chaîne des droits civiques et la banalisation de l’arbitraire judiciaire d’un pays passe souvent par le moment des procès comme celui qui va se tenir mardi 2 juillet à Silivri, à 100 kilomètres d’Istanbul, où débuteront les audiences du procès d’intellectuels démocrates accusés d’ « appartenance à un groupe terroriste » ou de « complicité ». C’est le cas notamment de l’éditeur Ragıp Zarakolu et de la professeure de l’université de Marmara Büşra Ersanlı, passibles respectivement de 7,5 à 15 ans de prison et de 15 à 22,5 ans. Des membres du GIT présents sur place suivront le procès et nous informeront. Nous les remercions pour leur action.

Dans ces procès anti-kurdes (dit « KCK »), la justice est instrumentalisée pour briser l’opposition intellectuelle et politique à un Etat et à un gouvernement qui placent aujourd’hui la Turquie dans un état proche de la tyrannie. D’autres opposants sont pourchassés et frappés dans le cadre d’un autre procès-monstre (dit « Ergenekon »). Une chose est sûre, le système judiciaire turc mettra des années à se remettre des conséquences de cette fonction de justice d’Etat et de tribunal idéologique qui lui est imposée et qu’il adopte sans états d’âme. Il suffit de se reporter à l’acte d’accusation dressé contre Büşra Ersanlı pour comprendre l’étendue de la manipulation.

Si de tel procès permettent de frapper les opposants et d’accroître la peur sur toute une société, ils courent le risque néanmoins de révéler davantage les pratiques d’arbitraire judiciaire et d’amener la condamnation, sur la scène internationale pour commencer, d’un Etat qui se livre à cette terreur légale et si peu juridique. Encore faut-il que des journaux et des journalistes rapportent ces faits et bien d’autres. Guillaume Perrier, correspondant du Monde en Turquie, suit cette actualité avec précision et compétence, dans des contextes où chaque article est toujours scruté par un gouvernement attaché à son image international.

Il a publié dans la version papier du journal un article sur l’arrestation d’une jeune étudiante pour des faits qui sont ceux de la vie normale. Sauf qu’en Turquie ces faits peuvent mener en prison. Sauf qu’elle est française et que son sort peut intéresser un lectorat français. Publié le 27 juin, l’article de Guillaume Perrier est disponible sur son blog (http://istanbul.blog.lemonde.fr/2012/06/28/liberez-sevil/), et maintenant plus bas sur cette page.  

Le Monde a pris très au sérieux cette affaire en consacrant, cet après-midi, son éditorial de une à cette affaire emblématique. « Quel crime a commis Sevil Sevimli, M. Erdogan ? » s’interroge la rédaction. On ne peut que la féliciter. A la fois parce que l'éditorial dit exactement ce qu’il faut penser de cette affaire d’arbitraire judiciaire qui est le quotidien des jeunes de Turquie, surtout s’ils sont kurdes, alévis, étudiants ou étudiantes. Et aussi parce que Le Monde rappelle qu’en face de cette criminalisation de la société tout entière, on se doit de réagir et particulièrement quand l’histoire devient une pédagogie de la Turquie d’aujourd’hui. « L'histoire de Sevil, étudiante française de 20 ans, prise au piège de la machine judiciaire turque, ou plutôt de la machine à injustices, attire aujourd'hui l'attention car elle a la nationalité française. Mais combien d'autres comme elles, croupissent en prison ? », commente Guillaume Perrier. L’éditorial s’achève sur une même mise au point et souligne les implications diplomatiques d’une telle affaire. .

« Son cas, malheureusement, n'est pas isolé. Plus de 600 étudiants turcs sont emprisonnés depuis 2010, selon des organisations étudiantes, et un millier de lycéens ont été arrêtés ces derniers mois, considérés comme trop proches des milieux de gauche. Quelque 70 journalistes, dont une bonne partie travaillaient pour des médias kurdes, sont également en détention. Le durcissement de la répression dans le pays du premier ministre Recep Tayyip Erdogan fait craindre à de nombreux observateurs le retour des vieux démons de la Turquie, au moment où ce pays, dynamisé par une forte croissance économique, revendique le statut de puissance régionale.

L'arrivée à l'Elysée d'un président français moins hostile à l'adhésion de la Turquie à l'UE et un premier contact plus détendu entre M. Hollande et M. Erdogan à Chicago pouvaient laisser espérer un nouveau départ dans les relations franco-turques. Il serait éminemment regrettable que le maintien en détention de Sevil Sevimli gâche cette perspective. »

 

Ajoutons que la sociologue Pınar Selek, elle aussi victime d’un acharnement judiciaire (et médiatique puisque l’essentiel des moyens d’information est sous contrôle du gouvernement) est à nouveau en danger. Voir le nouveau site qui lui est consacré : http://pinar-selek-en-danger.blogspot.fr/

 

*

 

"Le désarroi de la famille de Sevil, étudiante lyonnaise détenue pour terrorisme en Turquie 

 

Le Monde (France) mercredi 27 juin 2012

 
Guillaume Perrier (avec Richard Schittly, à Lyon)

  
Sevim Sevimli est désemparée. Mercredi 20 juin, c’était la sixième fois qu’elle rendait visite à sa fille, maintenue en détention provisoire à la prison d’Eskisehir (nord-ouest de la Turquie) depuis bientôt un mois et demi. ” Chaque matin, je me réveille et je vis un cauchemar “, soupire cette mère de famille, venue cette fois en Turquie avec ses deux autres enfants, âgés de 14 et 2 ans. ” Maintenant j’attends, je suis décidée à rester ici jusqu’à ce qu’elle soit libérée. Je ne quitterai pas la Turquie sans ma fille. “

 
Les semaines passent et la situation de Sevil, une jeune étudiante lyonnaise de 20 ans, tarde à s’éclaircir. Arrêtée le 9 mai à l’aube par la police antiterroriste turque, dans la ville universitaire d’Eskisehir, la jeune femme est accusée de ” collusion avec une organisation terroriste “. Elle risque jusqu’à douze ans de prison.


Au cours de ses interrogatoires, elle s’est vue accusée d’avoir participé au défilé du 1er mai, pourtant légal, à Istanbul, d’avoir assisté, parmi 300 000 personnes, à un concert de Yorum, un groupe populaire et politiquement engagé à gauche. On lui reproche également d’avoir collé une affiche réclamant la gratuité de l’enseignement et d’avoir participé à des pique-niques organisés par une association étudiante. Suffisant pour être accusée de collusion avec le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple révolutionnaire (DHKP-C), une organisation illégale d’extrême gauche, en sommeil depuis une dizaine d’années mais qui reste placée sur sa liste noire par l’Union européenne.

 
Etudiante à l’université Lyon-II en information et communication, Sevil Sevimli était partie en Turquie dans le cadre du programme d’échange européen Erasmus. ” Elle est née en France, elle est française. Nous venions très rarement en Turquie. Elle venait pour étudier et pour mieux connaître notre pays. Nous avions un peu peur, mais nous ne voulions pas nous y opposer “, raconte sa mère. La famille, des Kurdes de confession alévie, venus de la région d’Elbistan, dans le sud-est de la Turquie, s’est établie près de Lyon – le père, artisan y est installé depuis 1984. Avide de lecture, curieuse de tout selon ses proches, Sevil rêve de devenir journaliste, ” reporter de guerre “, précise sa petite soeur.

Dossier inaccessible
 
Dans l’attente qu’une date soit fixée par la justice pour le procès, qui se tiendra à Ankara, les faits reprochés à la jeune femme, ainsi qu’à cinq autres étudiantes de son campus, demeurent totalement absurdes pour les parents, peu au fait des pratiques judiciaires turques. Le dossier est inaccessible, même pour les avocats, comme pour toutes les affaires de ” terrorisme “. L’ambassade de France à Ankara n’a pu obtenir aucune précision. Binationale, Sevil est considérée comme turque en Turquie. Même les lettres de ses proches, en français, lui sont refusées par les autorités pénitentiaires. ” Sevil n’est pas une militante de la première heure. En France, elle n’a jamais participé à des mouvements étudiants. Elle n’a même pas mis les pieds place Bellecour – lors des émeutes d’octobre 2010 à Lyon – . Je suis sûre qu’elle n’a rien fait d’illégal “, témoigne Sinem Elmas, 22 ans, étudiante à Saint-Etienne, et qui coordonne le comité de soutien en France.
 
Cette affaire a mobilisé la communauté franco-turque et plus particulièrement les milieux de la gauche alévie, une branche minoritaire de l’islam très présente en Turquie. Dimanche 17 juin, environ 350 personnes ont manifesté à Lyon, pour réclamer la libération de Sevil. En tête d’un cortège, son père, Erdogan Sevimli, brandissait le portrait de sa fille, tandis que sa mère portait un tee-shirt blanc floqué de son portrait.

Mais le cas de Sevil est loin d’être isolé en Turquie. Plus de 600 étudiants et un millier de lycéens ont été arrêtés ces derniers mois pour leur proximité avec les milieux de gauche. Des centaines d’autres ont fait l’objet d’enquêtes ou d’exclusions pour leurs idées politiques supposées."

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